Le toucher dans l'accompagnement en fin de vie

Publié le par Sondes AMDOUNI OUERTANI

Le toucher dans l'accompagnement en fin de vie

Vous est-il déjà arrivé de garder contact avec une personne que vous accompagnez, par une caresse sur la main ou le visage, ou simplement en lui tenant la main ? Trouvez-vous normal d’entrer ainsi en relation avec une personne en fin de vie ?

Ou estimez-vous déplacé de lui imposer une proximité qu’elle n’a pas choisie, qu’elle ne peut refuser, et qui appartient plutôt à la famille qu’aux accompagnants anonymes ? Il revient à chacun de juger (dans le cadre des ‘‘bonnes pratiques’’ et de la déontologie) de l’attitude qui convient dans sa relation à autrui. Mais en juger suppose de lever certaines confusions sur la place du toucher dans la relation à autrui.

1. Le contact physique, de quel droit ?

On peut répugner au contact physique avec une personne accompagnée pour diverses raisons : le risque de contagion (Ébola, …), le statut de simple bénévole (le soignant a le droit d’intervenir sur le corps pour un toucher qu’on dirait neutre et ‘‘objectif’’ ; les proches ont toute justification pour embrasser, caresser ; mais le bénévole ?). De quel droit ce bénévole empièterait-il sur l’intimité d’une personne affaiblie : ne serait-ce pas l’inférioriser encore plus, pour jouir d’un pouvoir indécent (Michel Onfray a des pages mordantes sur la revanche que prendraient des faibles en s’imposant ainsi à des êtres sans résistance). Enfin, raison peut-être la plus fine, le toucher n’est pas vraiment une communication avec l’autre. Pour communiquer, il faut utiliser un media : des mots, des phrases formées, des mimiques servant d’intermédiaire entre les deux communicants : chacun est libre de choisir le média, les mots, les phrases, les mimiques qu’il accepte de livrer à l’autre pour traduire ce qu’il a à dire. La communication passe alors par un intermédiaire qu’on choisit - et l’autonomie du patient réside dans cette possibilité de choisir, de dire, d’avoir de la réserve, de ne pas dire. Il y a respect de l’autonomie de l’autre quand on utilise le langage, celui des mots, des signes, des mimiques, … Le toucher au contraire est sans médiation, il est immédiat, sans liberté de choix, il est dogmatique : la peau de chacun vit ce qu’elle vit, sans choix préliminaire.

2. Communication ou relation ?

La difficulté vient du fait qu’on cherche à communiquer par le corps, alors qu’il n’y a pascommunication, mais relation. La communication suppose un message à transmettre, un message dont le corps serait l’intermédiaire seulement, et la pensée l’origine véritable : on dirait par le corps ce que l’on ne peut dire par d’autres moyens (à cause de l’état de la personne accompagnée notamment). Mais c’est demander au corps ce qu’il ne peut faire. Le corps n’est pas l’instrument de la pensée (ou de ‘‘l’âme’’), l’outil que l’on utiliserait comme un haut-parleur ou des écouteurs. Le corps n’est pas le média de la pensée, il est la personne même sous un de ses aspects, et c’est toute la personne qui est présente, dans son activité, dans sa passivité, dans son statut symbolique surtout : le corps porte toute la charge symbolique visible, extérieure, de ce qu’est la personne ; le corps est la personne telle qu’elle a appris à se montrer. Le contact physique avec un corps met en relation deux personnes dans toute leur présence, leur sens, leur place dans le monde, et il le fait au-delà de tout message. Il y a même comme une indécence dans la mise en contact de ce qui est apparemment si extérieur et qui est en fait si profond.

Entrer corporellement en contact avec quelqu’un d’autre n’est pas communiquer, c’est instaurer une relation sans intermédiaire, c’est associer deux présences, c’est manifester une humanité voisine - mais aussi une différence : je suis à côté, et seulement à côté, présent mais pouvant (devant) être absent bientôt. Une éducation de la sensibilité doit se faire pour avoir pleine conscience qu’il y a toute cette présence immédiate et qu’il ne peut y avoir plus dans ce contact. S’il se produit de façon aussi consciente, il peut aider à mettre en relation deux personnes irrémédiablement proches et potentiellement absentes l’une à l’autre. A vous de juger donc du niveau de relation pertinent en l’occurence.

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