La place du toucher pendant la toilette

Publié le par Sondes AMDOUNI OUERTANI

La place du toucher pendant la toilette

Le toucher, savons-nous vraiment ce que c’est et ce qu’il induit dans notre pratique professionnelle ? Il est le premier sens à se développer et dès notre naissance nous vivons notre premier « massage » lors de l’expulsion. Didier Anzieu écrit que « l’évènement de la naissance apporte à l’enfant en train de naître une expérience de massage de tout le corps et de frottement généralisé de la peau au cours des contractions maternelles et de l’expulsion hors de l’enveloppe vaginale dilatée au dimension du bébé. ». Ce sens permet de nous construire corporellement et de découvrir notre environnement grâce à la peau. Cette dernière est issue de la même couche de cellules embryonnaires, l’ectoderme, que le système nerveux. La peau est l’organe le plus étendu et le plus important en terme de masse ; elle représente une véritable frontière entre l’intérieur et l’extérieur, entre soi et les autres et elle est notre premier organe de communication.

Les soins, notamment la toilette, induisent des contacts corporels ; la place du toucher est donc majeure. La conscientisation des apports et des conséquences du toucher sont primordiales dans les prises en soin notamment en gériatrie. En effet, les troubles psychomoteurs liés au vieillissement nécessitent une réflexion lors de la dispense des soins afin de pouvoir répondre aux besoins spécifiques de cette population et d’être dans une démarche holistique.

• Qu’est ce que le toucher ?

Les premières stimulations sensorielles, contribuant à la genèse de notre intégrité corporelle, sont les soins prodigués par la mère lors de la prime enfance. En 1974, Didier Anzieu introduit la notion de « Moi-Peau » car toutes les stimulations sensorielles principalement les cutanées « constitue[nt] le modèle organisateur du Moi et de la pensée ». Le toucher est donc primordial dans la conscience de notre corps et dans la construction de notre identité.

Le toucher est également communication, échange et partage. Que nous le voulions ou non, nous ressentons l’état émotionnel de l’autre mais nous transmettons également le notre part le tonus. La notion de « dialogue tonico émotionnel » de Julien De Ajurriaguerra met en exergue l’aspect de communication par le toucher. Il est donc illusoire de croire que celui qui touche n’est pas touché et ne transmet pas d’informations sur lui…..

Des études démontrent l’impact du toucher tant sur l’aspect physiologique (amélioration de la digestion, diminution de la tension sanguine, libération respiratoire etc.) que sur le plan psychologique (reconnaissance, équilibre psycho-affectif, meilleur capacité attentionnelle, gestion de la douleur etc.). Outre ses bienfaits, le toucher a également fonctions de contenant, de réassurance et de stimulations. Mais ces fonctions n’existent que si le toucher est réfléchi et conscientisé mais surtout si nous sortons des gestes techniques afin d’être dans une relation soignant-soigné authentique et sincère.

• Les besoins en gériatrie

La sénescence perturbe la sphère corporelle et mnésique avec un ralentissement cognitif et des modifications corporelles dans sa fonctionnalité et son apparence. La sphère sociale est mise à l’épreuve par la mise à la retraite et les modifications de statut au sein de la structure familiale. Enfin, la sphère psycho-affective, avec la perte des amis ou de la famille (déménagement ou décès) et les remaniements des instances psychiques (angoisse de mort), est mise à mal. Toutes ces modifications engendrent un sentiment d’insécurité et une discontinuité du sentiment d’identité. Pour limiter ses perturbations, il est nécessaire d’être dans une démarche holistique car chacune de ces sphères interagissent entre elles. Toutefois, la base est le corps. En effet, tant que la personne âgée n’est pas dans un investissement corporel positif, elle ne peut pas interagir de façon efficace avec son environnement. Pour ce faire, il me semble nécessaire de travailler sur le contenant et la réassurance corporelle à travers le narcissisme. Selon Catherine Simard, « la maintenance du narcissisme n’est plus assurée quand les modifications corporelles sont notables. L’image de soi est remise en cause dans sa valeur personnelle et aux yeux des autres ». Dès lors le toucher prend tout son sens, il permet à la personne âgée de s’approprier et aimer son corps changeant. Par la même occasion, il soulage les maux. Mais ces effets ne sont possible que dans un « toucher relationnel » car le narcissisme est nourrit par la relation avec autrui.

• La toilette

La toilette est un temps de prise en soin particulier car le soignant est au « corps à corps » tel qu’il rentre dans la sphère intime de la personne. C’est pourquoi il me semble fondamental qu’une réflexion sur la pratique de la toilette et le toucher soit effectuée notamment sur le respect de l’intimité et du rapport de la personne avec son propre corps.

Ce soin est bien plus que de l’hygiène, c’est un temps de sollicitations (sensorielles, gnosiques, praxiques, cognitive), un moment privilégié d’échanges et de confidences et il permet également d’accompagner la personne âgée à retrouver un statut et une identité si nous respectons ses possibilités praxiques et ses habitudes de vie. En effet, effectuer la toilette comme une stimulation, quelle soit verbale et/ou corporelle, permet de valoriser la personne et ainsi de nourrir son narcissisme Dès lors, la toilette n’est pas un soin ponctuel, elle est une continuité des prises en soin effectuées par les paramédicaux. La majorité des soignants me décrivent leur toucher comme un toucher technique et non comme un toucher thérapeutique et encore moins relationnel ; la raison donnée est le manque de temps. Mais le soin n’est pas avant tout une relation ? D’autant plus en gériatrie où les besoins ne se limitent pas à un soin technique. Prendre le temps d’instaurer une relation a de l’importance pour le bien-être de la personne âgée. En unité fermée, si nous ne priorisons pas les soins sur le relationnel, ces derniers sont pratiquement infaisables.

• Pratiquer le toucher relationnel et thérapeutique lors de la toilette

Un toucher se distingue en fonction de l’objectif, de la réflexion et de l’implication pour s’inscrire dans un savoir-être. L’utilisation du toucher relationnel et thérapeutique induit de réfléchir sur sa propre pratique tant dans la technicité que dans l’approche envers la personne. S’inscrire dans une pratique de toucher thérapeutique indique que nous considérons la personne dans ses possibilités, ses difficultés et ses envies. Le plan de soins et le projet de vie individualisé prennent tout leur sens. En effet, ce sont les objectifs qui orientent la pratique. Pour une personne présentant une hémiplégie, au lieu de faire la toilette à sa place, pourquoi ne pas la laisser laver son côté hémiplégique avec son membre valide et pour laver son membre valide placer le gant sur sa main hémiplégique et accompagner son geste. En pratiquant le soin ainsi, nous sommes dans une démarche de toucher thérapeutique sur le membre paralysé car nous limitons l’héminégligence. Le soin est, par conséquent, stimulant en entretenant son autonomie et en réactivant les schèmes moteurs. Toutefois, effectuer du toucher thérapeutique ne signifie pas pratiquer du toucher relationnel.

Pour réaliser du toucher relationnel, il faut créer une réelle relation soignant-soigné et en avoir le désir. Ce type de relation nécessite, entre autre, une écoute attentive, l’empathie et savoir observer. Afin d’être pleinement compétent, il est nécessaire « d’être capable de prendre du recul par rapport à ses préoccupations personnelles, ses expériences similaires pour faire preuve de flexibilité et laisser de côté son cadre de référence habituel pour intégrer celui de l’autre afin de trouver la bonne distance. » (Blanchon C.). Pour pouvoir envisager le cadre de référence de l’autre, avoir une expérience personnelle sur l’approche ou la technique que l’on propose est indispensable. Le toucher relationnel est potentialisé avec une bonne connaissance de soi dans sa communication non-verbale, ses réactions et ses émotions car lorsque nous touchons nous induisons une réaction spécifique en fonction de notre propre état émotionnel au moment où on initie le contact. Le toucher relationnel prend tout son sens dès que nous sortons du savoir-faire pour le savoir-être.

La toilette devient donc thérapeutique et relationnelle en fonction des connaissances, de la place du toucher et de l’approche du soignant. Au vue des bienfaits du « toucher relationnel » tant sur la qualité de soin mais également dans la gestion de temps institutionnel, prenons quelques minutes pour réfléchir sur nos pratiques et nos représentations.

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Source:

Pochart Myriam – Psychomotricienne D.E – Formatrice

Bibliographie ALBARET J-M. et AUBERT E., (2001), « Aspects psychomoteurs du vieillissement normal », in Vieillissement et Psychomotricité sous la direction de Albaret J-M et Aubert E., Solal, pp 15-43 ANZIEU. D., Le Moi-Peau, Paris, Dunod BLANCHON.C.,(2006), Le toucher relationnel au cœur des soins, Paris,Elsevier BONNETON-TABARIES F. et LAMBERT-LIBERT A., (2006), Le toucher dans la relation soignant-soigné, Paris, Med-Line, 3ème édition 2013 LE GOUES. G., (2000), L’âge et le principe de plaisir, Paris, Dunod SIMARD.C., (2005), Vieillesse, identité, affectivité : Préserver la valeur du quotidien, Québec, CCDMD, 2010

Publié dans Accompagnement aux AVQ

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